Rwanda, Sarajevo : pourquoi il faut lire le lieutenant-colonel Ancel

Après « Vent glacial sur Sarajevo », il publie « Rwanda, la fin du silence ». Attention, ça pique les yeux.

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Il faut lire le lieutenant-colonel Ancel, même si cela piquera sans doute les yeux de certains. Guillaume Ancel, Saint-Cyrien qui a quitté l’armée de terre en 2005, est l’auteur de deux récents livres retraçant son expérience à Sarajevo et au Rwanda. Ce sont des livres, surtout le dernier, qui provoquent la polémique.

Ces deux ouvrages se ressemblent, en cela qu’ils sont doubles. Ils sont à la fois des récits au plus près du vécu d’un officier engagé dans une opération extérieure des années quatre-vingt-dix – et une réflexion engagée, politique et morale, sur ce qu’il a vécu.

Officier de guidage aérien (TACP) au sein du 68e régiment d’artillerie, Guillaume Ancel a été engagé d’abord au Cambodge (1992), puis au Rwanda (été 1994), enfin à Sarajevo à deux reprises (1995 et 1997).

Guillaume Ancel a une belle plume : il sait rendre en quelques mots l’ambiance de la vie militaire, faite plus souvent de servitudes que de grandeurs. Rien d’antimilitariste chez lui, mais un regard lucide sur les hommes. L’armée n’est pas monolithique et les personnalités diverses s’y expriment. Une certaine désorganisation, beaucoup d’improvisation : tout soldat ayant participé à une Opex s’y retrouvera. On est avec les militaires français dans les «  estancots  » rustiques, on mange les «  rasquettes  » avec eux : tout cela a le goût du vrai, comme les éternelles rivalités entre corps d’armée mais aussi les moments de solidarité et d’amitié, parfois inattendus. Il y a chez Ancel quelque chose d’un Dominique de la Motte racontant son Indochine dans De l’autre côté de l’eau. Certes, l’auteur a tendance à se donner le beau rôle et manque sans doute un peu d’humour, mais on est loin du romantisme d’un Pierre Schoendoerffer et c’est tant mieux, si l’on aime le goût du vrai. Guillaume Ancel a l’art du portrait et fait ressortir la personnalité d’officiers que l’auteur de ce blog a souvent bien connus. Il les dissimule sous des pseudonymes très transparents. Attention, certains portraits, dissimulés sous des pseudos très transparents, sont extrêmement cruels…

Sous le récit en forme de journal (Sarajevo durant le siège et le Rwanda dans les premiers jours de Turquoise), l’auteur s’engage. «  Vent glacial sur Sarajevo  » fera moins polémique – encore que… En retraçant son quotidien de TACP, il raconte l’impuissance assumée des Nations Unies – et de l’armée française sous le casque bleu – à mettre fin au siège de la ville par les Serbes. Aucune frappe aérienne n’aura lieu alors qu’il aurait été militairement possible de la faire. Quelques mois plus tard, les choses changeront, mais Ancel sera reparti.

«  Rwanda, la fin du silence » s’inscrit, lui, dans la longue série de livres déjà écrits sur le génocide au Rwanda de 1994. Sans l’ombre d’une ambiguïté, l’auteur s’inscrit dans le camp de ceux qui dénoncent la complicité française, comme le journaliste Patrick de Saint-Exupéry ou l’historien Stéphane Audouin-Rouzeau, qui préface d’ailleurs les deux ouvrages. En face d’eux, on trouve un autre récit, canonique ou officiel, mais tout aussi violent et accusateur. Le drame du Rwanda a laissé de profondes traces psychologiques chez tous ceux qui l’ont approché. Tous ces livres – et celui d’Ancel ne fait pas exception – sont des cris du cœur, sincères, qu’il faut entendre, quel que soit le parti qu’ils prennent. La position personnelle de l’auteur de ce blog est plus nuancée, considérant que la vérité se situe quelque part entre les deux thèses en présence. Mais c’est une autre histoire…

Ancel, alors capitaine, a passé un mois et demi au Zaïre/Rwanda dans les premiers jours de l’opération Turquoise détaché auprès de la Légion étrangère. Son récit est passionnant, tant il montre à la fois la folie de la situation que les militaires français découvrent et l’impréparation matérielle et intellectuelle dans laquelle ils sont pour y faire face. Ces hommes – sauf exception – ne sont pas à blâmer, tant s’en faut et Guillaume Ancel s’en garde bien. Il pose néanmoins au moins deux questions qui méritent d’être approfondies. Le capitaine Ancel a été le témoin de deux événements qu’il raconte : la livraison d’armes à l’armée rwandaise alors qu’elle est impliquée dans les massacres à grande échelle. Et la mort d’un Rwandais qui aurait été jeté depuis un hélicoptère et dont il a vu le corps au sol, tout en recueillant le témoignage du pilote. Si cela est vrai, cela mérite un peu plus que des accusations de trahison.

Voilà pourquoi il faut lire Guillaume Ancel, un témoignage dont il reconnaît lui-même «  le caractère subjectif et limité  ».

Guillaume Ancel, « Vent glacial sur Sarajevo », Les Belles Lettres. Coll. Mémoires de guerre. 2017, 21 euros

Guillaume Ancel, « Rwanda, la fin du silence », Les Belles Lettres. Coll. Mémoires de guerre. 2018, 21 euros

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