Armes chimiques : la France se prépare-t-elle à frapper en Syrie ?

Bruit de bottes autour de la Syrie. Ce jeudi matin 8 mars sur CNews, le ministre des affaires étrangères Jean-Yves Le Drian a évoqué une «​riposte française » en cas d’utilisation avérée d’armes chimiques par le régime syrien. « Il y a aujourd’hui des faisceaux de convergences, des faisceaux d’indications qui laissent à penser que l’arme chimique peut être utilisée ou a déjà été utilisée. Nous n’avons pas les preuves mais (…) si l’usage d’armes chimiques, faisant des morts, était constaté, vérifié, attribué, la riposte française serait au rendez-vous », a-t-il déclaré, ajoutant que cette riposte impliquerait aussi les Etats-Unis.

Le 2 mars déjà, à la suite d’un entretien entre Emmanuel Macron et Donald Trump, l’Elysée parlait d’une « réponse ferme en cas d’utilisation avérée de moyens chimiques entraînant la mort de civils, en parfaite coordination avec nos alliés américains. La France et les Etats-Unis ne toléreront pas l’impunité ».

Comme l’explique dans l’Opinion, le diplomate Michel Duclos, «  la question d’une réaction à l’usage répété du chlore par les forces du régime syrien est sérieusement examinée à Washington. Sans s’en prendre aux Russes, il s’agirait de chercher à incapaciter les forces syriennes qui ont recours à cette arme prohibée  »

Jusqu’à présent, la ligne officielle de la France était (et semble toujours être) que «  la ligne rouge n’a pas été franchie  », selon l’entourage du ministre des affaires étrangères. «  L’utilisation avérée comme arme de guerre n’existe pas, même si du chlore a été utilisé  ». Au Quai on insiste sur l’utilisation de chimique «  létale  », c’est-à-dire mortel. La notion est juridiquement incertaine, le droit international prohibant la simple utilisation de chimique, létale ou non.

Dès sa première rencontre avec le président Poutine à Versailles, Emmanuel Macron avait fait de l’usage du chimique une «  ligne rouge  » qui entraînerait une réplique militaire de la France. Le président français se mettait ainsi dans la situation de Barack Obama, obligé d’agir ou de se dédire assez piteusement, comme il l’avait fait en août 2013 après l’attaque chimique de la Ghouta. L’affaire est restée en travers de la gorge des responsables français, qui y voient un tournant de la crise syrienne. «  La ligne rouge de Macron est devenue une ligne rose  » s’amuse déjà un diplomate étranger…

En avril 2017, juste avant l’élection de Macron, Donald Trump avait décidé d’une frappe de (59) missiles de croisière sur une base aérienne syrienne, à la suite d’une attaque chimique au neurotoxique à Khan Sheikhoune. La Russie avait laissé faire.

Qu’en sera-t-il cette fois-ci ? Si frappe il doit y avoir, elle sera franco-américaine comme le disent clairement Emmanuel Macron et Jean-Yves Le Drian. Pour la France, il ne pourra s’agir que de l’emploi de missiles de croisière, tirés à distance de sécurité, comme cela était d’ailleurs prévu en 2013, avant d’être annulé au dernier moment.

Deux scénarios sont possibles : une frappe de missiles Scalp par des Rafale, avec un raid en provenance de la France. La préparation complexe d’une telle mission rend improbable un départ depuis les bases françaises de la région (H5 en Jordanie ou Abu Dhabi) même si l’hypothèse ne peut pas être totalement exclue. Autre possibilité, qui serait une première : le tir du nouveau missile de croisière naval depuis une frégate Fremm.

Dans tous les cas, l’approbation tacite des Russes – qui contrôlent l’espace aérien syrien concerné et qui ont des troupes au sol – sera nécessaire, ne serait-ce que pour des raisons de déconfliction.

Reste deux questions : on frappe un jour (ou plutôt une nuit), mais que fait-on le lendemain ? A part de cocoricos, en quoi une frappe changera-t-elle la situation sur le terrain – c’est-à-dire la victoire programmée du régime ? Un succès tactique, des tonnes de communication, mais quid de l’effet en termes stratégiques ?

Autre question : quel intérêt le régime a-t-il à utiliser des armes chimiques, alors que sa victoire se profile ? L’erreur est de réfléchir avec une logique occidentale. Un diplomate de la région nous livre une clé de compréhension : «  Assad n’utilise pas le chimique comme une arme dans les combats, mais comme un message politique adressé à la population civile avant les opérations, pour lui dire : attention, nous allons reprendre votre secteur. C’est le poing d’acier de sa terreur.  »

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