Général Lanata : « L’armée de l’air est en limite de ses possibilités »

Avec un « taux d’engagement hors normes », l’armée de l’air française est « en limite de ses possibilités ». C’est son chef d’état-major, le général André Lanata, qui l’assure à l’occasion d’une rencontre avec la presse de défense, alors que l’on évoque une possible intervention militaire contre Daech en Libye. Pas question, évidemment, de refuser d’y aller si le chef de l’État l’ordonne. Mais les militaires tiennent à prendre date en exposant les difficultés matérielles auxquelles ils font face. Le chef d’état-major des armées, le général Pierre de Villiers, le répète depuis des mois : « A mission nouvelle, moyens nouveaux ».

« Si nos autorités politiques nous le demandent, nous pourrons fournir un effort coup de poing », indique le général Lanata. « On mettra tout ce qu’on a pendant quelques mois mais pour cela il faudra par exemple arrêter la formation et on mettra deux ans à s’en remettre, comme les Britanniques après l’Afghanistan ». Leur armée en est sortie littéralement lessivée et, aujourd’hui encore, plus guère capable d’intervenir.

« Aujourd’hui, on tient à inscrire notre effort dans la durée », précise l’aviateur. « Si nous devions intensifier nos efforts, nous devrions prendre de nouvelles mesures. Pour une nouvelle opération dans la durée, il faudrait des ajustements supplémentaires », martèle l’officier. En clair : plus de moyens, comme l’acquisition récemment décidée de quatre Hercules C-130J pour les forces spéciales aux États-Unis.

« L’armée de l’air doit répondre à un cumul de sollicitations dans la durée. Ce n’est pas seulement une question de volume, mais aussi de dispersion », assure le général Lanata, qui avoue être « très attentif au risque d’épuisement de notre dispositif. » Il faut, ajoute-il, être « préoccupé » par « la régénération des hommes et des équipements ».

L’armée de l’air met en œuvre environ 200 avions de combat, soit 40 % de moins qu’en 2008. C’est une flotte hétérogène : outre le Rafale, très polyvalent, il y a encore une centaine de Mirage 2000, mais en quatre versions différentes (C, D, N et -5) et qui présentent des caractéristiques militaires spécifiques. Ainsi les 2000 D et N ne sont pas adaptées aux missions air-air ; certaines bombes comme la GBU-49 ne peuvent pas être tirées par tous les avions ; les liaisons, essentielles pour le combat en réseau, ne sont pas au même niveau selon les versions, etc. « Nous aspirons à une force homogène » avec le Rafale uniquement, résume le chef d’état-major de l’armée de l’air. Mais faute de crédits, la loi de programmation militaire 2014-2019 ne prévoit la livraison que de 26 Rafale et les chaînes d’assemblage de Dassault à Mérignac (Gironde) tourneront surtout pour l’exportation durant les prochaines années.

L’armée de l’air n’est pas uniquement engagée dans les opérations extérieures. Elle assure en priorité deux missions permanentes sur le territoire national : la posture de défense aérienne et la dissuasion aéroportée. Celles-ci mobilisent l’équivalent de quatre escadrons de chasse sur les neuf qu’aligne l’armée de l’air. La posture de défense aérienne, c’est la police du ciel avec 8 avions en alerte permanente sur 4 bases aériennes. Il s’agit d’intervenir en moins de quinze minutes face à un avion civil au comportement suspect ou hostile. Mais pas seulement. Le 17 février dernier, un Mirage 2000 et un Rafale sont ainsi allés escorter deux bombardiers stratégiques russes Tupolev Tu-160 dans la Manche. Ils ont finalement fait demi-tour à quelques dizaines de kilomètres au large du Touquet et de Dieppe, sans jamais pénétrer dans l’espace aérien français.

La dissuasion nucléaire exige de son côté des moyens importants car l’alerte est permanente depuis le 1er octobre 1964… Des entraînements complexes ont lieu régulièrement dans le cadre des exercices Poker.

Pour les opérations extérieures (opex), une vingtaine d’avions de combat sont engagés actuellement, au Sahel et au Levant. En Afrique, les appareils sont basés à N’Djaména (Tchad) et l’étaient également à Niamey (Niger) jusqu’à ces derniers jours. Au Moyen-Orient, l’armée de l’air dispose de deux bases, en Jordanie et aux Émirats Arabes Unis. « En opex, nous effectuons des vols très longs et le potentiel des Mirage s’use cinq fois plus vite que lors des vols d’entraînement en France », explique-t-on dans l’armée de l’air.

Idem pour les pilotes : en deux mois, ils réalisent la moitié de leur allocation annuelle d’heures de vol », soit 180 heures par an. Reste une dernière mission, le soutien à l’export (soutex), qui prend de l’importance avec les récents contrats du Rafale en Égypte et au Qatar, en attendant l’Inde et, peut-être les Émirats. Il s’agit de former les équipages et les mécaniciens étrangers au sein de l’armée de l’air, sans compter quelques déploiements lointains pour montrer les ailes françaises à d’éventuels clients.

L’armée de l’air doit également assurer la formation de ses jeunes pilotes et maintenir les compétences des plus anciens – ce qui consomme près d’un tiers de l’activité aérienne. Enfin, il lui faut poursuivre le développement de nouvelles capacités, par exemple au sein de l’Air Warfare Center. Depuis des années, les aviations occidentales ont été engagées sur des théâtres où leur supériorité était quasiment totale. Il n’en ira pas toujours ainsi. « Nous devons pouvoir entrer dans des environnements extrêmement exigeants », avertit le général Lanata. « La stratégie de déni d’accès déployé par un certain nombre de paux nous pose un problème » reconnait-il. Si l’armée de l’air raccompagne des bombardiers russes au large de la Normandie, elle sait qu’en Syrie, la Russie – avec ses missiles S-400 à longue portée et ses chasseurs Su-35 – a créé une « no-fly-zone » dans laquelle les avions français auraient bien du mal à pénétrer, sans le feu vert de Moscou.

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